| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
La demande, le 11 mai 1838, d'une première concession en la commune de Forens (Ain), de part et d'autre du ruisseau des Etraits, par Camille Genolin Juge de paix à Seyssel, est le point de départ de l'exploitation de l'asphalte en cet endroit durant un demi-siècle. Toutefois, les concessions définitives puis l'exploitation n'aboutiront qu'après bien des aléas, d'autres découpages, d'autres concessionnaires et plusieurs rebondissements. Finalement, deux concessions seront accordées et réellement mises en exploitation, celle de "Forens-Sud" (rive droite du ruisseau), associée à Seyssel, et celle dite de "Chézery" (rive gauche, Peillon, puis Crochet et Puiseux).
Par cette enquête et demande de concession de mine à Forens, on apprend que depuis quelques années, entre Chézery et Forens, les eaux de la Valserine charriaient, en période de grande chaleur, des morceaux de bitume qui surnageaient et étaient recueillis pour le graissage des voitures ! Des sondages confirment la présence sur le territoire de Forens (les deux rives du ruisseau de Forens, sur 334 ha) d'un gisement de calcaire asphaltique et de grès bitumineux, identique à celui de Pyrimont-Seyssel (bien connu depuis quelques décennies et très productif...). Un "M. Genolin", qui ne se définit pas davantage, tant en son nom qu'en celui d'autres personnes, dépose donc, le 11 mai 1838, une demande au préfet pour une concession du sous-sol en vue de son exploitation. La demande est publiée dans le Journal de l'Ain du 23 juillet 1838, suite à l'arrêté du préfet du 3 juillet donnant 4 mois aux éventuels opposants pour notifier leur requête.

Le plan joint à la demande de concession, daté du même jour 11 mai 1838, est archivé dans la série S (et porte des annotations de conformité jusqu'au 12 août 1844). On voit que la concession souhaitée comprend des terres de Forens situées de part et d'autre du ruisseau des Etraits, limitée à l'ouest et au sud par le territoire de Champfromier, à l'est par la Valserine et au nord par une ligne brisée ayant son sommet au Pissoud.

Ce Genolin demandeur est Camille Genolin, né le 27 mars 1799 à Châtillon-en-Michaille (01), fils d'Anthelme Genolin-Pochy (aussi natif de Châtillon, fils du notaire du lieu) et de Rosalie Longueville, propriétaire et Juge de paix à Seyssel.
Durant les quatre moins où des oppositions peuvent s'exprimer, ledit Genolin se voit contré le 13 juin par Me Louis Stanislas Marinet, avocat, maire de Lancrans, qui va formuler une demande semblable, mais portant sur 856 et non plus 334 hectares ! Et l'autorisation par le préfet de sa demande sera datée du même jour 3 juillet 1838...
Voir la demande de concession par M. Marinet
Suite à ce projet concurrent, le premier demandeur adresse, sans la dater, une longue lettre de 14 pages au préfet. Il y expose tous ses justificatifs d'inventeur, de premier demandeur, et de propriétaire ayant divers hommes (MM. Mottard, frères de Lyon, seuls cités) riches représentants de divers capitalistes dans sa société "Genolin et Cie"... Ceux-ci sont des hommes honorables qui, par leur position sociale, leur moralité et leur fortune, offrent au gouvernement toutes les garanties voulues par la loi. L'exposant est "inventeur" puisque dès l'année 1829 Me Baudin, huissier de Châtillon, dont les connaissances géologiques le rendait apte à remplir avec succès la mission de l'exposant, s'occupait, avec l'autorisation du maire de Forens, et du sous-préfet de Nantua, de rechercher un gisement asphaltique sur Forens. Plus tard, M. Millet, garde général des forêts, acquit la confirmation de l'existence du gisement qui fait l'objet de la demande de concession. L'exposant est premier demandeur (dès le 11 mai, et donc avant le 13 juin). Il est propriétaire puisque par divers actes il est substitué à la plupart des propriétaires du périmètre concerné ; et par une délibération du conseil municipale en date du 11 mai 1838, il est autorisé à l'exploitation, en payant une redevance annuelle. Les membre de la Compagnie Genolin payent des impositions qui s'élèvent à 456,73 francs pour l'exposant, et à 3313,07 francs pour les frères Mottard de Lyon.
Quant à M. Marinet, qui dit agir en son nom et en celui de 13 personnes, c'est aussi contestable. Ainsi, M. Plaisantin, maire, explique que M. Marinet ayant vu à Bellegarde des échantillons extraits par M. Genolin, il l'avait convaincu que la commune devrait exploiter elle-même cette ressource, et qu'il avait signé croyant que c'était au nom de la commune, et qu'il n'a pu ensuite retirer sa signature ! Il en est de même pour la signature de l'adjoint Verchère, et pour d'autres qui n'ont même pas signé. Ce falsificateur avait aussi demandé, le 31 mai 1838, une concession sur les communes de Lancrans et de Léaz, où n'existe pas d'asphalte !
En conséquence, l'exposant prie M. le Préfet de vouloir bien lui donner un avis favorable. La lettre au préfet est signée Genolin et Mottard frères.
le 29 novembre 1838 le sous-préfet adresse de Gex une lettre de 7 pages à son supérieur, argumentant son choix entre les deux demandeurs concurrents ! Concernant l'antériorité de la découverte il les renvoit dos à dos, rappelant que ces roches asphaltiques sont connues depuis très longtemps, citant un ouvrage ancien par M. Riboud (Thomas Riboud, 1801, mais il n'y cite pas Forens), et qu'on en trouve des échantillons dans toutes les maisons du pays. Mais l'exploitation n'a été envisagée qu'après le grand essor de l'asphalte, et surtout à la suite de la création du Chemin de grande communication de Chézery à Nantua et à Bellegarde, facilitant des moyens de transport jusqu'alors impossibles. C'est encore la vieille loi du 21 avril 1810 qui régit les mines d'or, d'argent ou de platine, et aussi du bitume, contenu dans des roches asphaltiques, y compris pour les exploitations à ciel ouvert (puisqu'ici l'asphalte affleure), et les autorisations de concessions relèvent donc de l'Etat. Les deux demandes sont appuyées par quelques cultivateurs, dont il est facile d'obtenir la signature, sur une demande dont ils connaissent si peu le but et l'importance, et certains sont sur les deux listes ! M. Genolin n'offre aucune garantie aux propriétaires du sol et M. Marinet n'a pas plus de considération. On pourrait partager la concession, mais sans aucun avantage, la concurrence existant déjà avec d'autres sociétés. Les deux demandeurs sont connus et payent des contributions. MM. Marinet et Béatrix sont membres de la Légion d'honneur, M. Marinet ayant été condamné à mort sous la Restauration, et le second ayant été honoré pour services rendus pendant l'invasion, avec les plus honorables témoignages du Maréchal Suchet, ayant été persécuté et dont la fortune, ainsi que celle de M. Marinet, furent fortement altérées pendant leur long exil. Et à leur côté est "M. Saladin de Pregny, un des plus riches capitalistes de Suisse, homme spécial sur la matière, ayant établi à Genève sous le nom honorable de Fronchin, une maison pour l'emploi du bitume qui à ce moment là couvre en mastic les bâtiments du Fort de L'Ecluse". Le sous-préfet conclut : je crois donc, que de quelque manière qu'on envisage la question, la société Marinet doit être préférée.
Toutefois il apparaît bien vite que ces mines, contrairement aux carrières, relèvent de l'Etat (loi de 1810), et que le préfet n'aura désormais plus qu'un role décisionnaire secondaire, laissant le rôle principal aux Ingénieurs des mines...
Après la faveur accordée à Marinet par la préfecture, une année s'écoule sans prise de décision. Finalement, après de vraisemblables tractations dont nous n'avons aucune information, M. Genolin, modifie sa demande et informe le préfet qu'il la réduit à une expérimentation, et pour une année seulement ! Dès lors cette nouvelle demande est satisfaite par un arrêté du 16 août 1839. Le ministre des Travaux publics autorise provisoirement M. Genolin à extraire chaque jour 5 m3 de calcaire bitumeux sur les "gîtes" de Forens dont il sollicite la concession ; "le calcaire extrait devra être exclusivement employé à des expériences" ; cette autorisation n'est accordée que pour une année.
Il est présumé que l'expérimentation sur une année fut bien réalisée par M. Genolin, puisque quelques années s'écoulèrent... Le 2 mai 1844, une lettre de la préfecture en réponse à la question du sous-secrétaire d'état des Travaux publics et des mines, afin de savoir si M. Genolin avait toujours l'intention et les moyens de réaliser son premier projet, il est répondu par l'affirmative, avec deux actes, une procuration de M. Guesdon en faveur de M. Genolin, et la formation d'une société d'exploitation existant dans les communes de Challonges en Savoie et de Forens. Plus précisément, tout comme probablement le préfet lui-même, nous n'apprendrons toutefois qu'en 1861 que Camille Genolin était devenu l'un des associés de la Compagnie Générale des Asphaltes, qu'il s'en était désisté dès le 10 avril 1840, et qu'à partir du 17 mars 1847 M. Edouard Guesdon, par suite de désistement et de cessions, deviendra le seul propriétaire de diverses concessions de mines, dont celle de Forens-Sud.

Finalement en 1844 une concession, bien réduite par rapport à celle de 1838, est accordée au "sieur Genolin" (qui s'en est en réalité discrètement désintéressé depuis 1840), et à sa Compagnie ! C'est Louis-Philippe, le Roi des Français qui le fait savoir, par une ordonnance ! Le 12 août 1844, depuis le Palais de Neuilly, son Secrétaire d'Etat au département des Travaux publics, considérant que la concession pourra donner lieu à une exploitation par puits et galeries, que cette substance appartient à la classe des mines, ordonne ce qui suit (15 articles) : il est fait concession au sieur Genolin et Compagnie des mines de calcaire et grés bitumeux, compris dans les limites du plan joint (qui manque, mais à situer sur le seule rive gauche du ruisseau des Etraits), laquelle prendra le nom de Concession de Forens-Sud, depuis le point A où la Valserine entre (sort) de la commune (de Forens), jusqu'au point B (Maison Brûlée), C (maison Gros-Gojat), E ruisseau de Forens (des Etraits), en direction de D Pissont (Pissoud), puis jusqu'à la Valserine, et avec retour au point de départ, renfermant une étendue de 2 km² 25 ha. Les autres minerais éventuels ne sont pas concernés. Suivant la loi du 21 avril 1810, une rente de 15 centimes par hectare reviendra aux propriétaires des terrains, plus 1/20e des minerais extraits, au profit des propriétaires des terrains où l'extraction aura lieu, et au 1/40e si l'exploitation provient de travaux souterrains. Si l'exploitation est restreinte ou suspendue sans cause légitime, le préfet assignera un délai de rigueur qui ne pourra excéder un an. Le retrait de la concession pourra être exercé.
Voir la suite de la concession de Forens-Sud [En préparation]
Voir la concession de "chézery" (Forens nord) [En préparation]
Sources : Sans mention spécifique les notes ci-dessus proviennent du volumineux dossier AD 01, 8S 33 -- Journal de l'Ain du 23 juillet 1838, p. 3 et 4 (En ligne, Lectura).
Publication : Ghislain Lancel
Première publication de cette page, le 25 mai 2021. Refonte intégrale le 20/11/24. Dernière mise à jour, idem.